Travailler de nuit : pas sans risques pour la santé

Chargement de la page

Le murmure de la nuit

Travailler de nuit : pas sans risques pour la santé

Thibaut DI ZINNO et Elodie METRAL

A l'heure où certains sortent du travail, d'autres s'y rendent. En Belgique, plus de 70.000 personnes travaillent la nuit. Par choix ou par obligation, ces personnes continuent de faire tourner la société dans le silence de la nuit. Ces travailleurs sont pour la plupart des hommes situés au Nord du pays. Seuls quelques secteurs d'activité sont autorisés à avoir recours au travail de nuit, et ce n'est pas sans danger pour la santé des salariés. Qu'ils soient infirmiers, barmans ou réceptionnistes, tous les témoignages se recoupent pour déplorer des troubles du sommeil.

Photo : Mathilde Mettens

Etat des lieux en Belgique

Par rapport à ses pays voisins, la Belgique détient la part de travailleurs de nuit la plus basse avec 3,2 %. Ailleurs dans l'Union européenne, la Slovaquie est en tête avec le taux le plus élevé, bien loin de la Pologne qui détient le taux le plus faible.

Chez nous, ce sont les 45-54 ans qui sont les plus représentés avec 22 639 travailleurs. On remarque également qu'il y a une augmentation de 15 à 54 ans. Après, cela diminue brusquement (de moitié). Selon l'ANSES, cela peut s'expliquer par les compensations dont certains travailleurs de nuit peuvent bénéficier. Elles sont liées à la pénibilité du métier, ses horaires, etc. Une situation pouvant se traduire par un départ à la retraite anticipé ou un allègement du temps de travail, par exemple.

De nombreux métiers exigent certaines compétences physiques pour travailler la nuit. C'est ce qui pourrait expliquer pourquoi il y a plus d'hommes que de femmes qui travaillent la nuit en Belgique. Du moins de manière générale, car il y a des secteurs où les femmes sont plus représentées que les hommes. C'est le cas notamment dans le secteur de la santé.

Sur l'ensemble du territoire, il y a deux fois plus de travailleurs de nuit en Flandre qu'en Wallonie. On en compte 47.078 en Région flamande contre 19.606 en Région wallonne. L'écart est plus grand encore si l'on compare à Bruxelles où l'on en dénombre 6.276. Cependant, il faut préciser qu'il y a plus de travailleurs au nord du pays. Ainsi, si on compare la proportion de travailleurs de nuit par rapport au nombre de travailleurs dans chaque région, on obtient les pourcentages suivants : 1,46% en Wallonie, 1,68% en Flandre et 1,41% à Bruxelles. Certes, les travailleurs de nuit sont plus nombreux en Flandre mais les différences sont moins criantes que si on analyse les chiffres bruts.

Ne plus voir le soleil

Le travail de nuit est autorisé dans huit secteurs en Belgique. Dans le domaine plus féminin de la santé, on retrouve principalement des infirmières. Un métier dont il est impossible de se passer la nuit.

Généralement, les équipes de nuit comportent moins d'effectifs qu'en journée. Ce qui peut rajouter du stress : « Travailler la nuit, ce n'était vraiment pas mon truc. J'étais obligée parce qu'on faisait une tournante dans le service. Sur un mois, je ne travaillais que trois ou quatre fois de nuit, à raison de 10 heures par nuit. Pour moi, il n'y a pas vraiment d'avantage: on est seul, le rythme est différent, sans parler des troubles du sommeil… Et puis sur le plan privé, c'est compliqué à gérer, surtout quand on a des enfants. En fait, on est en total décalage avec sa famille et le reste de la société », raconte Laetitia Leroy, infirmière.

Sur les huit secteurs autorisés, on constate que quatre d'entre eux sont plus importants que les autres : l'industrie manufacturière, l'hébergement et restauration, la santé humaine et action sociale, et les transports et entreposage.

Je suis toujours en décalage.

L'industrie manufacturière reprend notamment tous les métiers de transformation de biens. Marie Primaut, qui a travaillé pendant trois ans comme traiteur, en fait partie. « Nous étions nos propres patrons donc nous avons été obligé de travailler la nuit pour livrer en temps et en heure. A cette époque, on s'arrangeait toujours pour aller boire un verre au café du coin à un moment de la journée, histoire de voir du monde. Donc on n'a pas eu de troubles du sommeil car nous nous sommes habitués à dormir n'importe quand », témoigne-t-elle.

Vient ensuite le domaine de la santé, qui compte 16.014 travailleurs. Parmi eux, Clara Marchal, jeune infirmière de 23 ans. Elle est une des 13.000 femmes du secteur. Ce qu'elle aime quand elle travaille de nuit, c'est le fait d'être seul maître à bord. « J'ai une sensation de responsabilités. S'il y a un problème, je dois arriver à le gérer toute seule. Dans les médias, j'ai l'impression que l'on passe cette forme de travail sous silence et qu'on évoque surtout le surmenage des infirmières de jour mais jamais de celles de nuit », regrette-t-elle. Pour la jeune infirmière, travailler une nuit équivaut à deux journées de travail. Sans parler du rythme de vie. « Il est 8h30 du matin quand je vais dormir et 17 heures quand je me réveille. Je suis toujours en décalage. Heureusement, mon compagnon fait le même genre d'horaire que moi donc ça nous arrange plutôt bien. Ce serait plus compliqué si on avait des enfants », pense-t-elle.

Je dors mal et je n'ai plus de vie sociale.

Le secteur des transports et de l'entreposage arrive en 3e position avec pas moins de 13.370 travailleurs. Ce secteur, par contre, est davantage masculin (12.476 hommes soit 93.3%). On y retrouve des chauffeurs routier comme Laurent Allard. Sur une semaine, il fait entre 40 et 50 heures de nuit. « A ces moments là, il y a moins de monde sur les routes donc il n'y a jamais de bouchon, c'est le principal avantage », assure-t-il. « Il faut néanmoins rester vigilant. La fatigue est notre principale ennemie ». C'est parfois compliqué avec les horaires pour certaines de ses activités mais le routier de 44 ans ne se sent pas vraiment en décalage avec les autres. Cependant, il a le sentiment que les médias ne parlent jamais des travailleurs de nuit. « Ils oublient que c'est quand même grâce à nous que les magasins sont approvisionnés pour le lendemain ».

Anatolie Porcescu est magasinier et porte un autre regard sur le travail de nuit. « Quand je fais la nuit, mon horloge biologique est complètement déréglée, je dors mal et je n'ai plus de vie sociale. En fait, c'est toute la famille qui en pâtit. Tout le monde est stressé et de mauvaise humeur. Je pense vraiment que ça a un impact négatif, mais je suis obligé de travailler de nuit ».

Des problèmes de dépression à cause du manque de sommeil.

Un décalage avec le reste de la société que ressent aussi Cindy Thielemans, réceptionniste de nuit dans un hôtel. « Un des points négatifs, c'est au niveau de l'ouverture des magasins ou des bureaux administratifs. Il faut souvent quelques heures avant de pouvoir téléphoner ou se rendre sur place. C'est aussi pour ça que je dois me réveiller à 14h30 alors que dans l'idéal, j'aimerais dormir jusqu'à 17 heures ». Si ces horaires ne la dérangent pas, elle n'imagine pourtant pas suivre ce rythme éternellement : elle commence à subir des troubles du sommeil.

Ces troubles sont une des conséquences principales du travail de nuit. Mais ce n'est pas la seule. Jo Smeyers est barman. « J'ai eu des acouphènes (que j'ai encore), et je ne voyais plus le soleil. J'ai des collègues qui ont des problèmes de dépression à cause du manque de soleil ».

Une santé en danger

Travailler la nuit et dormir le jour n'est pas un cycle « normal » et notre corps réagit de différentes manières. Le sommeil semble être la victime numéro un du travail de nuit, mais est-il le seul ? Selon différentes études, le travail de nuit est nuisible à plusieurs niveaux. Il faut toutefois rester vigilant car ces études peuvent être biaisées. Les travailleurs de nuit le faisant pour des raisons économiques viennent souvent de milieux défavorables, avec un état de santé plus faible (tabac, régime alimentaire…). Cependant, plusieurs sources et études se recoupent pour confirmer au moins quatre conséquences sur la santé.

Le sommeil : Les travailleurs de nuit ont une diminution de 2 à 4 heures de sommeil par nuit. Ce manque de sommeil provoque un risque élevé de somnolence, des troubles de l'endormissement, des éveils multiples et des réveils précoces. Les travailleurs de nuit risquent deux fois plus que les autres de souffrir d'apnée du sommeil. La National Sleep Foundation dénombre plusieurs facteurs responsables.
Le syndrome métabolique : Le syndrome métabolique se définit par la présence de plusieurs troubles comme l'hypertension artérielle ou le surpoids. Selon plusieurs études, le travail de nuit provoque une augmentation du risque de maladie cardio-vasculaire de 10 à 40%.
Les cancers : L'OMS a confirmé en 2007 que le travail de nuit peut contribuer au développement de cancers. Des études ont montré que les femmes qui travaillent de nuit depuis plus de 15 ans ont 25% de chances de plus d'avoir un cancer du poumon, et 19% de chances d'avoir un cancer du sein. Il a également été prouvé qu'une exposition à la lumière durant la nuit favorise l'apparition de tumeurs.
Les risques d'accidents : L'Institute for Work and Health a déclaré que le travail de nuit est associé à un risque accru de lésions dû à la baisse de concentration et de vigilance. Les travailleurs de nuit sont 7 fois plus sujets aux accidents de la route ou aux accidents du travail.