« Gender Blender » : les Drag Kings de Bruxelles bousculent la masculinité

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Les reines du silence

« Gender Blender » : les Drag Kings de Bruxelles bousculent la masculinité

Leïla GEELS et Ysabelle VANSASSENBROUCK

Au bar Chez Maman et au Cabaret Mademoiselle, les Drag Queens ont conquis le public bruxellois. Face à ces reines du travestissement, les Drag Kings, généralement moins connus, font du masculin une performance. Leur appropriation créative des normes de masculinité permet de questionner la construction sociale du genre. Exploration du mouvement Drag King.

Laure en Drag King
Laure en Drag King © Michel Boermans

Un corps émerge des coulisses par une porte noire. Poitrine bandée en blanc et caleçon serré. Cheveux en bataille, moustache et visage maquillé : les pommettes et la mâchoire semblent taillées dans du bois. Le regard charbonneux s'adresse au public.

Étudiante en mise en scène à l'INSAS (Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion), Laure a participé en tant que comédienne à un projet de cabaret Drag Queens. Elle s'est alors proposée pour interpréter un numéro Drag King. Il s'agit d'une performance d'ordre théâtral généralement réalisée par une femme, habillée en homme de manière reconnaissable. Son envie de créer un tel numéro est née lors d'un séminaire de maquillage, où, sur son visage, elle a essayé de reproduire le portrait du Désespéré de Gustave Courbet. La masculinité qu'elle exprime dans sa performance renvoie à ce tableau : on y retrouve le côté bohème, romantique et mélancolique.

Afin de nourrir la réflexion sur le genre nécessaire à la création de son numéro, Laure s'est renseignée auprès de l'asbl Genres Pluriels, une association qui oeuvre au soutien et à la visibilisation des personnes transgenres et aux genres fluides. Aujourd'hui, deux de ses membres organisent des ateliers Drag King à Bruxelles.

Empuissancement et libération

Pourquoi cette démarche de travestissement ? D'après Laure, quelque chose dans le corps se transforme automatiquement avec le costume : « En homme, il y a moins de gêne, on est plus à l'aise pour regarder longtemps les gens; Il y a moins de pudeur, plus d'aplomb ». Sur scène, il se tient droit, les épaules basses. Ses bras s'étendent, occupent l'espace. Bien campé sur ses deux jambes légèrement écartées, il manifeste une expression détendue. Sa posture développe un langage corporel qui est perçu comme masculin.

En 1933, la photographe allemande Marianne Wex a étudié les différences de langage corporel entre femmes et hommes. Elle les désigne comme le reflet de l'ordre patriarcal : des attitudes larges et commodes sont souvent taboues chez les femmes. Ouvrant un espace d'empuissancement par la réappropriation des codes de la masculinité, les ateliers Drag King permettent une prise de conscience féministe. Selon Aurel, animateur de l'atelier, il s'agit de trouver son point de confort car « quand tu es assignée fille, socialisée fille, il y a un tas de choses que tu n'es pas autorisée à faire ». Par exemple, ayant souvent entendu dans son enfance qu'il fallait rentrer son ventre, il lui a semblé une fois transformé en King que son ventre reprenait ses droits.

Envisager le travestissement comme outil d'émancipation à l'égard de l'ordre patriarcal rappelle le développement, à la fin du XIXe siècle, de certaines pratiques associées à la pensée féministe. La psychiatre Madeleine Pelletier, qui portait le cheveu court et le pantalon viril, déclarait par exemple : « Mon vêtement dit à l'homme : je suis ton égale ».

Un voyage au-delà du système binaire

Laure en Drag King
Laure en Drag King © Michel Boermans

Le premier geste de Laure provoque des rires lorsque, à peine apparu sous les yeux du public, le King place dans son caleçon une paire de chaussettes que les spectateurs verront comme un pénis.

Le temps de sa performance, Laure reste elle-même mais devient il. De manière générale, les Drag Kings préfèrent l'utilisation du pronom masculin dans le cadre de la pratique. Si certains choisissent un nom à leur King, Laure dit ne pas avoir besoin de créer de personnage; il demeure elle, sous un autre aspect.

On entend ensuite les premières notes d'une chanson de variété. Il mime le chant, synchronisant ses lèvres avec la voix de Diane Tell qui entonne : « Moi si j'étais un homme/ je serais capitaine/ d'un bateau... ». D'autres éclats de rire retentissent. Sont-ils entraînés par la dissonance perçue entre la voix aigüe et son allure masculine ? Laure joue sur cette dissonance et met en évidence les artifices de sa masculinité. Peu à peu, tout en s'habillant sur scène, il se rapproche du public et affirme un jeu dépassant le tour de passe-passe vestimentaire. La performance de Laure permet la rencontre avec l'incertain, le changeant, l'indéterminé. Une brèche dans la frontière féminin-masculin.

Cette performance constitue une première étape d'inversion au sein du système binairequ'il dévoile en s'habillant. Une binarité qu'il subvertit ensuite, amenant un regard neuf sur ce qu'est le genre. Aussi, la performance Drag King a cela de réconfortant qu'elle prend la liberté de montrer la possible discontinuité entre genre et sexe, tout en refusant d'associer cette discontinuité à une dysfonction. Pour Jimmy, lui aussi animateur des ateliers Drag King, c'est la puissance des ateliers : « rejeter un modèle unique de la masculinité, réservée aux hommes, qui impose à chacun de se conformer à une image ».

Suite aux cinq représentations données au mois de décembre 2017, des spectateurs confieront à Laure avoir été profondément touchés par l'incertitude insufflée, surpris qu'à tout moment, ils pouvaient voir aussi bien la femme que l'homme.

« En fait, tu veux devenir un garçon ? »

Dans le documentaire « Parole de King ! » de Chriss Lag sorti en 2016, un intervenant à la barbe fournie explique qu'il lui arrive qu'on lui demande s'il veut devenir un garçon. C'est une situation à laquelle Dorothée, membre de la troupe « Cuir as Folk », et son amie Laura, Drag King débutante de Louvain, sont également confrontées. « Cela m'arrive souvent que les gens me demandent si je veux être un garçon… Mais pour moi, ça n'a rien à voir avec ça », explique Laura. Néanmoins, elle précise que cela permet à certaines personnes de vivre leur masculinité : « Il y en a qui commencent le Drag Kinging parce qu'ils se questionnent sur leur genre. Cela peut alors être un moyen de découvrir son identité de genre ». Selon Max, c'était surtout le cas il y a dix ans, quand il n'existait pas autant de façons de s'informer sur les transidentités, fonction aujourd'hui largement remplie par Internet.

Peu importe l'identité de genre et l'orientation sexuelle des personnes qui le pratiquent, le Drag Kinging ne se limite pas à la culture lesbienne et butch. On y retrouve des personnes transgenres, des femmes homos ou hétéros, des personnes non-binaires, ou même des hommes cisgenres, de même que le Drag Queening peut être pratiqué par des femmes. Ces dernières sont souvent appelées des Bio Queens ou Faux Queens. Le Drag, avant tout une appropriation créative des codes masculins ou féminins, est donc ouvert à tout le monde.

La scène Drag King belge

Que ce soit aux États-Unis, en Angleterre – où les jeux de genre touchent un public de plus en plus large depuis les années 80' – ou dans les cabarets bruxellois tels que Cabaret Mademoiselle ou Chez Maman, les Drag Queens bénéficient beaucoup plus de visibilité que les Kings. Cette dissymétrie dans les représentations, qui tient peut-être d'un habillement masculin moins spectaculaire et glamour, vient en tout cas de la difficulté d'envisager la masculinité comme performance de genre.

En effet, comme le souligne Judith Halberstam, professeure d'études de genre à l'Université Columbia (New York), notre société, qui ne cesse de mettre l'accent sur l'artificialité et le caractère construit de la féminité, résiste à la théâtralisation et à la démystification d'une masculinité, qui, elle, irait de soi. Dans le livre Female masculinity (Duke University Press, 1995), elle « célèbre la formation d'une identité passée sous silence », et retrace l'histoire de la culture Drag King aux États Unis, devenue phénomène sub-culturel dans les années 1990.

Cette culture fait son entrée en Belgique par des ateliers mis en place par Max, fondateur de l'asbl Genres Pluriels, inspiré par un week-end Drag King auquel il a participé. Aujourd'hui, ces ateliers ont lieu sur demande, dans une salle non loin de la Maison Arc en Ciel, siège social de l'asbl à Bruxelles. On y apprend des techniques de travestissement telles que le binding, le strapping, le packing et la création de pilosité. Mais il ne s'agit pas uniquement d'un atelier de maquillage. L'expérience a un fondement féministe : « Il y a toujours eu un côté engagé et réfléchi; même en dehors des ateliers, quand on travaillait sur la performance, il y avait vraiment cet aspect de réflexion sur le genre, » explique Jimmy, l'un des animateurs. En écho aux théories queers, l'association revendique un jeu de genre non-binaire. Ayant étudié leur pratique, le sociolinguiste Luca Greco, professeur à la Sorbonne, soulève qu'ils révèlent la dimension performative de tout corps en déstabilisant les catégories de genre.

Deux membres de la troupe Drag Kings Bruxelles
Deux membres de la troupe Drag Kings Bruxelles © Naïel

Au fil des ateliers, l'idée de monter un spectacle est née. Max et Jimmy ont alors créé la troupe Drag Kings Bruxelles avec quelques-uns des participants. Comme au cabaret, les représentations prenaient la forme d'une succession de numéros. Petit à petit, un fil conducteur s'est précisé. « La troupe Drag Kings comportait aussi des hommes cisgenres qui apportaient au show des éléments n'allant pas forcément vers ce qu'on entend classiquement par Drag King. Il y avait des éléments très fantaisistes », renchérit Aurel, qui s'est ajouté plus tard à la troupe. Les shows se produisaient sur des scènes alternatives, tel que le local queer Pink Ponk, à Bruxelles, permettant un échange entre le public et la troupe après le spectacle. Il se souvient de l'un de ces shows, à Lille : On était invités dans un truc anarchiste, donc pas du tout la grande scène.

Aujourd'hui, la troupe n'existe plus mais la pratique liée à Genres Pluriels subsiste grâce aux ateliers. Par ailleurs, il existe d'autres groupes moins militants et plus axés sur le show. C'est le cas de « Cuir As Folk », composé de deux Kings et une Queen. Se produisant deux fois par an dans le bar Chez Maman, Dorothée – l'un des Kings – s'amuse beaucoup à incarner et recréer des personnages tels que Freddy Mercury, Michael Jackson ou Lenny Kravitz.

Silence radio ?

De façon générale, les Drag Kings sont très peu représentés dans les médias traditionnels. S'ils apparaissent dans la presse, c'est souvent introduits par le biais de questions telles que : « Mais où sont les Drag Kings ? ». Dans une interview du journal en ligne Jezebel, le Drag King américain Lee VaLone explique que « la masculinité peut être tout aussi diverse, excitante et glamoureuse que la féminité, mais on n'en parle pas autant car cela est vu comme un tabou ». Pour Dorothée, ce tabou tient du fait que « la société n'accepte pas que les filles assument des attitudes de mecs, et il est difficile pour les hommes de partager la masculinité » . Applegate, Drag King américain, ajoute qu'il pense qu'il y a eu des moments où les médias s'intéressaient à eux, mais que leur intérêt n'était pas régulier, ni ne reflétait véritablement le monde du travestissement. Selon Dorothée, cela s’explique sans doute par le côté gênant des Drag Kings: ils dérangent dans le sens où des femmes s'approprient et bouleversent les normes masculines. « On n'aime pas parler de ce qui gêne », continue-t-elle.

Les membres de la troupe de Bruxelles, eux, préfèrent les médias alternatifs qui prennent le temps, comme Radio Panik ou Radio Campus. Ils ne souhaitent pas devenir une thématique que la presse traditionnelle peut retravailler à son gré sans véritablement chercher à comprendre. Aurel redoute que les médias vident les Drag Kings de leur substance en les rendant « inoffensifs ». Car selon Judith Halberstama, Drag King débutante, même si certains Drag Kings ne défendent pas un propos militant derrière leurs shows, le Drag est politique, et ce par l'appropriation des normes de genre. Cette subversion inhérente au Drag King se trouverait neutralisée dans les médias, réduisant l'impact que ces spectacles pourraient avoir sur leur public.

Il ne semble donc pas y avoir de véritable volonté de briser ce silence médiatique. Silence qui explique peut-être la petite taille de la scène Drag King belge, n'offrant qu'un accès limité aux personnes intéressées. Laura s'est donc plutôt tournée vers Internet car elle ne trouvait personne avec qui partager cet intérêt du côté néerlandophone. « Je n'ai pas de « Drag Family », c'est-à-dire des personnes qui puissent m'expliquer comment faire… J'essaye d'apprendre via des tutoriels sur Internet. », plaisante-t-elle. Par chance, elle a tout de même rencontré Dorothée via Tinder.

Dorothée a déjà envisagé l'idée de faire plus de bruit au sujet des Drag Kings, mais aujourd'hui elle ne se sent pas prête à s'imposer davantage dans un milieu qu'elle connaît pourtant bien: les lieux phares du travestissement à Bruxelles. Cabaret Mademoiselle et Chez Maman sont tenus par des hommes, plus sensibles aux performances de Queens. Au Cabaret Mademoiselle : effeuillage, burlesque, pole dance, lip sync… et pas un seul sexy King à l'horizon ! On trouve ces deux adresses dans le quartier LGBTQ qui, reflet du monopole des Queens, se compose principalement de bars destinés aux hommes gays. Difficile pour les Kings de s'emparer de l'espace, et à s’intégrer dans un milieu qui promeut principalement le travestissement par des hommes. Dorothée se rappelle: « Quand j'ai commencé à travailler chez Maman, il faut savoir qu'il n'y avait qu'une seule nana dans le staff du bar, c'était Nathou. Je suis sortie avec elle et j'ai intégré l'équipe; J'avais sans cesse cette même réflexion de la part des clients: "Ah, c'est la lesbienne!" ».

Dorothée insiste sur le plaisir qu'elle prend sur scène : « Comme une éclosion, ça m'a permis de rencontrer des gens, de vivre de belles expériences et de vaincre ma timidité! ». Sa copine, Julie, déclare dans le documentaire « Comme une envie de moustache » de Mathias Desmarres: « La moustache nous aide en quelque sorte à être plus libre. Moi, je sais que je suis plus confiante ». Aujourd'hui, toutes deux souhaitent renforcer l'unité au sein de la communauté du Drag, ce royaume du jeu ou rois et reines continueront de reconfigurer la féminité et la masculinité dominantes.