La voie radicale

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Le cri du combattant

La voie radicale

Texte : Hugo LITTOW
Photos : Clément TIBERGHIEN

On parle d'antifa, de black bloc, d'alt-left ou même d'ultragauche. Du mouvement anti-Trump aux manifestations françaises, les militants de gauche radicale ont pris la tête des cortèges, par le nombre et parfois par la force. Mais derrière ces actions coup de poing, ils doivent travailler dans l'ombre de la police et des médias. Rencontre avec ces activistes qui, en Belgique, veulent s'opposer à l'Etat.

Un vent de révolte souffle sur la place Anneessens.

Un vent de révolte

De nombreux drapeaux noirs, rouges et verts flottent au-dessus de la place Anneessens. Malgré la pluie, quelques centaines de personnes sont rassemblées pour manifester contre les violences policières. Une marche initiée par les Jeunes Organisés Combatifs (JOC), une association militante de tendance marxiste bien connue des forces de l'ordre. « Comme militant politique activiste, quand on mène des actions de désobéissance civile, on est directement confrontés à la police », explique John. Ce permanent est habitué à la présence de policiers, même si leur encadrement peut vite tourner à l'encerclement : « La dernière fois, c'était le sommet de l'OTAN. Lorsque Trump est arrivé en Belgique, on a bloqué des carrefours. On a été nassés par la police et embarqués… La répression c'est quotidien pour les activistes politiques ». Sa camarade Lola confirme : « Ca fait 7 ans que cette manif existe, on s'est pas fait que des copains du côté de chez Vandersmissen et de ses adjoints. Finalement on le prend pas mal, ça veut dire qu'on compte un peu dans le jeu politique ! »

Les JOC ne sont pas les seuls à venir se faire entendre. Sont aussi présents les Jeunes Anticapitalistes, la Voix des Sans-Papiers, les antiracistes de Bruxelles Panthères, les anarchistes d'Alternative Libertaire, et d'autres groupes militants. Tous se côtoient d'action en action. Il règne sur celle-ci une ambiance de camaraderie. Mais quand s'enclenche la marche, certains militants se masquent. La tête du cortège lève haut les banderoles, comme pour cacher les visages derrière les slogans. Et tous chantent qu'ils détestent la police, sous le regard impassible de celle-ci. Comme souvent avec la gauche radicale, la manifestation est fortement encadrée et surveillée par les forces de l'ordre, habillées en civil pour éviter les tensions.

Certains militants se méfient des cameras. Les policiers filment fréquemment les manifestations.
Jeunes de quartier et sans-papiers marchent ensemble sous le regard de la police.

Il y a encore quelques années, la police apparaissait comme un tampon dans les combats entre extrême droite et extrême gauche. Mais dans le contexte post-attentats, les idées d'extrême droite ont gagné en force dans le débat politique, tandis que les manifestations antifascistes ont été de moins en moins tolérées. Ainsi en avril 2016, le commissaire Vandersmissen arrêtait le président de la Ligue des Droits de l'Homme lors d'un rassemblement antifasciste à la Bourse. Huit mois plus tard, une soixantaine de personnes étaient interpellées alors qu'elles protestaient contre la tenue d'un congrès nationaliste à Bruxelles. Peu à peu, les militants antifascistes ont érigé le policer en complice de l'extrême droite.

Certains jeunes viennnent ici faire leur premiers pas en tant que manifestants.

« On passe notre vie à être parano »

Mais la réflexion antifasciste ne s'est pas arrêtée à la seule institution policière. « Ça fait quand même plus de quinze que je suis dans ce milieu, je trouve que ça s'est énormément intellectualisé et politisé », explique Camille, une antifasciste parisienne installée à Bruxelles. Pour elle, l'époque des « antifas chasseurs de skinheads » est révolue : aujourd'hui, l'antifascisme s'empare des notions de répression policière et de lutte des classes pour combattre « la politique ségrégationniste et anti-pauvres » de l'Etat.

Dans ce combat, le niveau de violence est tout autre : « Tant qu'on était des bourrins qui tapaient sur d'autres bourrins, on n'était pas très dangereux pour les gouvernements, voire on se canalisait un peu les uns les autres », estime-t-elle. « Maintenant qu'il y a un discours politique qui se construit, c'est en train de devenir dangereux pour eux, je pense. Et il y a vraiment un système juridique qui se met en place qui est super trash ».

Camille parle en connaissance de cause. Après les manifestations contre la loi travail, nombre d'antifascistes parisiens se sont retrouvés au tribunal, voire en prison. Une réplique judiciaire aussi sévère que controversée, hantée par la spectaculaire image d'une voiture de police incendiée en plein Paris. « C'était pas un truc prémédité, c'était juste des gens qui en avaient marre de se faire foutre sur la gueule », dit Camille. Pour elle, l'agression de policiers ne se pose pas en termes de légitimité, mais d'utilité : « Je trouve que ç'a foutu énormément de merde pour cinq minutes de kif… On aurait pu s'en passer. » Ses camarades organisent encore des levées de fond pour payer les amendes des antifas condamnés.

Depuis cette vague d'arrestations, les militants voient la Justice comme le bras en toge de la police. Et la peur des institution s'est instillée jusqu'au cœur du mouvement : « Il y a eu toute une guerre pour savoir qui était flic (…) mais les choses sur lesquelles on s'est fait arrêter c'est toujours des erreurs de notre part : des coups de téléphone qu'on aurait pas dû passer, des recherches Google qu'on a pas effacées de son ordinateur, des gants abandonnés dans une poubelle à deux mètres de là où tu as agi. On passe notre vie à être parano les uns avec les autres, mais personne ne fait attention à ce qu'il fait vraiment. » Pour les militants les plus radicaux, la lutte implique beaucoup de vigilance et une extrême discrétion, à la limite du vœu de silence.

Farida Aarras énumère les cas de violence policière.

Œuvrer au noir

Alors que la manifestation quitte Bruxelles pour traverser Molenbeek, les militants laissent le micro aux victimes de violence policière: il y a des migrants, des jeunes, des grands frères et des mères de famille. « C'est pour eux que je combats avec mes collègues, c'est leur parole qu'on veut mettre en avant », explique Lola. En tant que « propagandiste » des JOC, elle les aide à s'organiser entre eux, en petits groupes d'affinité. Les militants eux travaillent surtout en arrière-plan : le collectif assure une veille sur les violences, offre un soutien moral et juridique aux victimes, et propose son expertise pour d'éventuelles actions. Cette collaboration permet aux simples citoyens de se prendre eux-mêmes en main, et aux militants d'être plus discrets vis-à-vis de la police et des médias.

A force de susciter la révolte, les gens savent comment se révolter.

Dans le cortège, certains manifestants refusent expressément les photos. Mais ils veulent bien parler. L'un d'entre eux s'appelle Matteo. Anarchiste, il est membre d'Alternative Libertaire. En vérité, tous les membres d'Alternative Libertaire s'appellent Matteo. Une manière pour l'organisation en noir et rouge de marquer sa cohésion, tout en protégeant l'anonymat de ses membres.« De fait quand tu t'organises, l'individu doit s'effacer dans le collectif », explique Matteo. « Si je pense gris foncé et le collectif pense noir, je vais accepter de penser noir ». Ce militant révolutionnaire a sacrifié beaucoup pour sa cause: il y consacre jusqu'à 25 heures par semaine, à côté d'un mi-temps « dans une boutique à la con ». Mais il assume ce choix : « J'ai un master, je pourrais très bien travailler en entreprise avec une fonction dirigeante (…) mais je sais que ça me changera. Dans mon éthique personnelle, je préfère toujours trouver un job plus exploité, parce que c'est là où il y a de l'exploitation que les anarchistes doivent être. Pourquoi ? Parce que c'est là qu'ils doivent organiser la résistance ».

Certains militants se méfient des cameras. Les policiers filment fréquemment les manifestations.
Certains militants se méfient des cameras. Les policiers filment fréquemment les manifestations.

Matteo a par exemple travaillé comme coursier chez Deliveroo, « un truc immonde avec des conditions de travail dégueulasses, mais qui m'a raffermi dans mes convictions ». L'idée a germé il y a trois ans: avec des camarades, il décide de fonder un collectif au cœur de cette nouvelle économie qu'on dit peu sensible aux mouvements sociaux. Avec d'autres groupes militants, ils aident les coursiers à négocier, à communiquer avec la presse, et à mettre en place une stratégie. Jusqu'à ce qu'il y a trois mois, plusieurs centaines de coursiers se mettent en grève. « A force d'avoir suscité la révolte, les gens savaient très bien comment se révolter  », se félicite aujourd'hui Matteo. « La grève c'est eux qui ont voulu la lancer. Moi j'ai organisé la caisse de soutien, là j'avais quelque chose à jouer ».

Avec son expérience, Matteo a levé plus de deux mille euros pour les grévistes, de quoi tenir quatre jours. Ceux-ci sont allés jusqu'à occuper le siège de Deliveroo. Aujourd'hui, ils attendent toujours que l'auditorat du travail s'exprime sur le statut légal des coursiers. « On n'a pas gagné le combat au final, concède Matteo, mais on a quand même montré qu'il était possible de se battre. Ça, j'aurais jamais pu le faire si j'étais devenu assistant ou chercheur à l'ULB ».

Manifestation contre la loi anti-squat à Gand.

Cortège de tête ou combat d'arrière garde

Si Matteo n'a pas un poste de professeur, il en a indéniablement la patience, et une certaine érudition. Pour faire avancer ce rocher de Sisyphe qu'est l'idéal révolutionnaire, il s'inspire des textes de Bakounine et de Nestor Makhno. Et lorsqu'il passe à l'attaque, il envisage toutes les actions possibles, « de la plus plan-plan à la plus illégale ». De quoi s'attirer les foudres de militants plus dogmatiques. « Il y a beaucoup de groupes anarchistes qui considèrent que travailler avec des communistes, des syndicats, ou autres, ça te rend moins pure dans ta pratique anarchiste », reconnait Matteo. Pour lui, c'est avant tout le signe d'un renoncement : « Les plus honnêtes te l'avoueront: ils ne croient plus à la révolution. Mais la plupart vont au contraire se cacher derrière une phraséologie hyper révolutionnaire, la plus radicale de toutes. (…) On retrouve ça dans le mouvement squat, où on va créer de petits îlots pour vivre le communisme à petite échelle ».

« Je pense que chez la plupart d'entre nous, en grandissant, il y a ce truc d'accepter qu'en fait, t'attends plus le Grand Soir », admet Camille. « T'essaies juste de vivre plus en adéquation avec ce que tu penses ». Pour elle, la gauche radicale est un espace de solidarité contre l'oppression de l'Etat. Un espace de liberté aussi, où des gens issus de milieux variés peuvent exprimer leurs idées sans peur de jugement. Un lieu de créativité enfin, où l'on peut expérimenter des nouvelles façons d'échanger et de militer.

La priorité c'est de récupérer tout le monde.
Certains militants se méfient des cameras. Les policiers filment fréquemment les manifestations.
Prise d'un squat à Gand.

Ainsi à la librairie Acrata de Bruxelles, les militants préparent des repas solidaires en soutien aux anarchistes turcs ou aux militants d'Afrin. Au local des JOC, on débat entre jeunes du réel besoin de la police, et des manières de s'en passer. Et dans sa maison d'Ixelles, le collectif Agir pour la Paix enseigne la désobéissance civile. Une vingtaine de personnes y apprennent toutes les façons de résister, de la manifestation à l'occupation, en passant par le théâtre de rue, la destruction ou le détournement d'images.

La journée commence dans une ambiance bon enfant par un exercice de blocage, où l'on joue tour à tour le rôle du militant et celui du policier. L'expérience montre rapidement à quel point il est important pour les activistes de s'organiser : dans l'action, chacun doit avoir son rôle et veiller sur les autres. A la fin, Stéphanie, formatrice et militante à Greenpeace, rappelle les réflexes à avoir pendant l'action et des arguments légaux à connaître face à la police. Car « la priorité, c'est de récupérer tout le monde ».

Depuis qu'ils s'opposent plus frontalement aux politiques publiques, les militants radicaux subissent une plus forte répression. Les manifestations sont de moins en moins autorisées par les autorités, et de plus en plus nassées par la police. Le 21 mars dernier, une cinquantaine de policiers ont ainsi arrêté une vingtaine de personnes au départ d'une marche pour le droit au logement, interdite par la commune d'Anderlecht. Alors les militants doivent quitter les têtes de cortège pour travailler en arrière-plan: ils fournissent leur expertise, offrent des sanctuaires et font montre de leur solidarité.

Ce nouveau militantisme, plus effacé mais plus connecté, suffira-t-il à renverser les institutions ? En tout cas, il renverse déjà l'image de la révolution : si celle-ci ne peut se faire du jour au lendemain, elle se fera jour après jour, en reconquérant chaque domaine du politique, chaque espace de vie. « Ici il y a clairement une efficacité en moins: vous faites peur à personne », conclut Camille. « Par contre c'est des milieux plutôt bienveillants. Et donc finalement, est ce que c'est pas ça qui est réussi ? Pour moi c'est une sorte de lutte aussi ».

Lexique

Groupe d'affinité : inventé durant la guerre civile espagnole, le groupe d'affinité est un petite structure temporaire et non-hiérarchique de militants proches, réunis sur un front spécifique. Leur fonctionnement autonome, souple et démocratique doit faciliter les actions directes.

Action directe : opération destinée à exposer ou s'opposer à une situation en contournant les canaux expression politique traditionnels. L'action directe, violente ou non, mise sur l'engagement et la créativité plutôt que sur la légalité ou la représentativité.

Désobéissance civile : théorisée par le philosophe américain Henry David Thoreau, la désobéissance civile est l'infraction intentionnelle, publique et non-violente de la loi, destinée à démontrer son injustice et pousser à sa modification.

Mouvement libertaire : courant politique – assimilé à l'anarchisme – rejetant la notion d'autorité comme base de l'organisation sociale. Théorisée par Mikhaïl Bakounine (1814 – 1876), la pensée libertaire vise une société sans domination ni exploitation, fondée sur l'autogestion et la coopération.

Mouvement autonome : courant insurrectionnel né en Italie dans les années 70 prônant l'autonomie vis-à-vis du capitalisme et des normes politiques dominantes (Etat, partis, syndicats). Aujourd'hui, le courant autonome se retrouve essentiellement dans le mouvement squat.

Black Bloc : Né en Allemagne dans les années 80, le Black Bloc est une tactique de manifestation où des militants masqués et habillés en noir se regroupent à l'avant ou en marge d'un cortège. Cette technique renforce la cohésion et l'anonymat, notamment en cas de violence. Par assimilation, il peut désigner les militants qui y participent.

Nasse : en anglais “kettle” (“bouilloire”), la nasse est un technique de maintien de l'ordre par encerclement. Cette technique permet d'isoler les militants les plus radicaux du reste de la manifestation, et de les bloquer jusqu'à identification ou arrestation.

Grand Soir : concept communiste et anarchiste selon lequel l'insurrection violente et radicale peut renverser les institutions du jour au lendemain et mener à l'instauration d'une société plus juste.